Un soir, ma femme rentre à la maison toute dépitée. Étudiante en sociologie, elle comptait faire un sujet sur la culture Geek quand un professeur apparemment sûr de lui, lui a annoncé "ce n'est pas un phénomène culturel"... De mémoire, la culture en sociologie s'interprète de différentes manières et revêt plusieurs significations. Tout ça pour dire que moi, monsieur, je ne suis absolument pas d'accord ! Il existe bien une culture ou une sous-culture Geek ainsi qu'un phénomène culturel Geek !
Je ne vais bien sûr pas m'improviser sociologue (faut pas déconner), ce n'est pas mon domaine d'expertise. Toutefois, j'ai ressorti mes bouquins universitaires afin de vérifier si cette affirmation avait un fondement. Pour faire bref, la sociologie utilise plusieurs définitions pour un seul terme, incapable de se satisfaire des définitions usuelles (une vraie science humaine quoi).
Ainsi si en 1862, culture se définissait par un "ensemble des connaissances générales d’un individu", le terme a largement évolué depuis pour lui donner une conception collective et aboutir à un "ensemble des structures sociales, religieuses, etc., des manifestations intellectuelles, artistiques, etc., qui caractérisent une société".
Cette évolution m'avait marqué puisque cette nouvelle définition tirée du Larousse de 1980 validait le concept collectif de la culture. Ainsi, l'art, par exemple, est aujourd'hui considéré comme une culture et le patrimoine culturel représente notamment un ensemble d'œuvres toutes aussi variées que nombreuses. Ça ne viendrait à l'idée de personne de dire que la Joconde ne fait pas partie du patrimoine culturel européen.
Quant à l'UNESCO, elle élargit encore le champ du terme culture en ouvrant de nouvelles portes: "Dans son sens le plus large, la culture peut aujourd'hui être considérée comme l'ensemble des traits distinctifs, spirituels et matériels, intellectuels et affectifs, qui caractérisent une société ou un groupe social. Elle englobe, outre les arts et les lettres, les modes de vie, les droits fondamentaux de l'être humain, les systèmes de valeurs, les traditions et les croyances."
Et finalement, la sociologie définit ce terme de façon relativement floue en insistant sur le fait que la culture est tout simplement "ce qui est commun à un groupe d'individus", ce qui les soude. Quant à Geert Hofstede, sociologue allemand, il définit la culture comme "une programmation mentale collective propre à un groupe d’individus."
Fin du moment culture du billet ! Et maintenant voyons voir si avec tout ça, la culture Geek existe ou non... (enfin si vous avez tenu jusque là)
Une culture à part entière
Tout d'abord, le terme Geek est à l'origine un terme péjoratif décrivant des monstres de foire (déformation de freak) puis des individus victimes d'un handicap mental pour devenir assez bizarrement un terme définissant les gens intéressés par les mathématiques et les nouvelles sciences informatiques dans les années 60. Sacré chemin n'est-ce pas...
Le Geek tel que l'on peut le décrire aujourd'hui trouve donc son origine dans l'informatique et la technologie. La communauté Geek a littéralement explosé avec Internet puisque des gens ayant des passions jugées marginales ont pu se réunir beaucoup plus facilement et se retrouver entre eux. Ainsi informatique, Comics, manga, Jeux de rôle, cinéma/littérature science-fiction (SF) et heroic-fantasy (HF) sont autant d'activités jugées Geek.
Informatique, cinéma et littérature SF et HF sont pratiquement des constantes que l'on retrouve chez chaque Geek... Oui, parce que le Geek a l'esprit ouvert et une passion sans fin pour ces différents thèmes. Ainsi, Tolkien, Howard ou encore Pratchett sont des auteurs que se sont accaparés les Geeks. Il n'existe aucun Geek ne les connaissant pas. Enfin... je n'en ai pas encore croisé un seul.
Jouer aux jeux vidéo, aimer le cinéma ou aimer lire ne suffit pas à faire d'un individu un geek. Comme je l'ai déjà évoqué dans un autre billet, c'est un état d'esprit, une façon d'être qui se traduit par une véritable passion pour ce type d'activités et une volonté d'en savoir toujours plus. Un geek ne survole pas son sujet, il le maîtrise. Il cherche, approfondit et s'adonne complètement à sa passion. Il n'y a pas de limites et s’il a une passion principale, il en a aussi des connexes.
De plus, il est facile pour des Geeks de se "repérer" entre eux... Quand je pense que quelqu'un est Geek, je me trompe rarement... Même si aujourd'hui la culture Geek est carrément devenue un phénomène, les vêtements ne servent plus vraiment à les distinguer puisque le grand public s'est littéralement accaparé cet ancien signe distinctif. Il suffit simplement de discuter et les centres d'intérêt convergent naturellement.
Pour caricaturer, dites-moi 42, 1337, 777 et je vous garantis que vous verrez une petite lueur dans mes yeux et le dialogue s'installera naturellement. Il suffit de discuter quelques minutes avec un Geek pour s'apercevoir qu'il peut se transformer en moulin à parole sans aucune option mute. Le Geek, c'est un peu un prisme, tout dépend de la facette que vous regardez. Si on trouve des constantes chez chacun d'entre eux et de nombreux points communs, il existe tout autant de différences notoires, ce qui rend cette culture absolument passionnante.
Chez les Geeks, le sectarisme existe également chez certains. On y croise les pro-Apple, les anti-Microsofts, les adorateurs de Google, les pro-Linux, etc. Mettez tout ce beau monde dans une même pièce et observez... C'est un spectacle hallucinant pour un néophyte que de voir des joutes verbales entre les pro-PC et les pro-Apple. Perso, je ne m'en lasse pas.
Autre exemple, pendant des années, à la naissance du jeu de rôle à la Dungeon Master sur ordinateur, il y eut un énorme débat qui dura plusieurs années sur l'appellation RPG ou JDR pour un jeu de rôle sur PC. En effet, certains rôlistes plateaux (comprenez le jeu plateaux avec les dés, le MJ et tout le tralala) étaient simplement outrés que l'on puisse appelé RPG/JDR un jeu sur ordinateur, sachant que le scénario, les feuilles de personnages et les jets de dés étaient réduits à de simples algorithmes et scripts divers tuant ainsi la créativité qu'offre le JDR classique.
La culture Geek a assimilé des concepts tels que l'opensource et la notion de partage. L'accès à la culture pour tous est, je crois, une des valeurs les plus remarquables au sein de la communauté. Par contre, elle est en totale contradiction avec une société de consommation. Je crois intimement que c'est cette soif d'apprendre et de consommer de la culture qui est à la base de la transformation de la musique et du cinéma en simples services de consommation. Ce qui touchait qu'un petit groupe d'individu à l'origine a trouvé une oreille attentive d'un public beaucoup plus large et ça, personne ne l'avait vu venir. Ce concept de partage va plus loin que le simple "je n'ai pas envie de payer" qui en est un effet pervers, mais cela est un autre débat dans lequel je ne veux pas rentrer ici.
Un phénomène culturel
Aujourd'hui, les médias de masse ont vendu le geek comme n'importe quel produit, et ce, de différentes manières. Injection des standards geeks dans le cinéma, la littérature populaire, les fringues transformant cette culture en une espèce de phénomène dont on parle partout comme du hype du moment. Mais plus qu'un hype, le geek est responsable d'un phénomène culturel nouveau. Des normes tels que le partage et l'opensource évoqués plus haut sont en opposition complètes avec les normes usuelles d'une société de consommation.
C'est pourquoi, le filtre des médias de masse se borne à n'exploiter principalement que le contenu même de la culture Geek en la déshumanisant, c'est-à-dire remettre au goût du jour ce dont s'abreuve les Geeks depuis toujours. Les gadgets high-tech et internet en tête, le cinéma n'hésite pas une demie seconde à puiser dans le monde des Comics ses scénarios. Mais plus que ça, le Geek est transformé en sorte de symbole des temps modernes.
Le truc le plus ridicule que j'ai pu voir, c'est "comment draguer un Geek" et l'article était juste hallucinant de stupidité, digne d'un skyblog, mais voilà, ça marche et la culture populaire fait entrer dans ses propres standards ce qui était presque honteux il y a 10 ans. Jeux vidéos, cinéma SF/HF, Manga, comics et littérature SF/HF sont carrément en cours d'assimilation populaire. De Matrix au Seigneur des Anneaux, il y a une marge de jeu énorme. Alors que va-t-il advenir de la culture Geek dans 5 ou 10 ans ?
Sera-t-elle totalement absorbée ? deviendra-t-elle une sous-culture réactionnaire ? Je crois malheureusement qu'une bonne partie de notre culture sera totalement avalée par les médias de masse qui sont en quête perpétuelle de produits à vendre et aujourd'hui la culture, c'est un business lucratif.
Ce business crée des phénomènes et n'hésite pas à brader et dépersonnaliser plus de 30 ans de culture. Mais c'est ainsi, la société de consommation a besoin de nouveaux produits pour pouvoir alimenter sans cesse un système de plus en plus "culturophage". Alors, autant puiser là où la source ressemble à un puits sans fond, un eldorado de la culture.
Ce cas n'a rien d'isolé, c'est ainsi depuis déjà longtemps. La musique a subi la même chose. Le reggae et le ska, avant d'être de la musique étaient avant tout des mouvements culturels musicaux avec leurs us et coutumes, un mode de pensée et une façon de vivre. D'ailleurs, personne ne niera que ces mouvements existent toujours et représentent aujourd'hui une sous-culture, ou plus exactement une culture underground.
La culture geek, finalement, c'est un peu la même chose. En marge de la culture populaire, elle a ses propres signes, ses propres valeurs et un contenu qui lui est fondamentalement propre. Une énorme partie de ce contenu se fait tranquillement absorbée par une culture populaire éponge. Mais les médias de masse et l'industrie, loin d'être stupides, sont également confrontés à l'explosion de valeurs développées par les Geeks sur le net, une sorte de revers de bâton, et là, je pense à l'opensource et au partage qui sont plus un problème qu'une solution pour eux.
Toutefois, l'évolution des valeurs opensource se développe dans la société de manière modérée, mais se développe quand même. Si le cinéma est assurément devenu un simple bien de consommation de masse avec les dérives qu'on lui connait, GNU/Linux offre une philosophie attrayante et devient la base d'une nouvelle culture d'entreprise. On vendait un produit, il va falloir vendre maintenant un service. Je suis donc curieux de voir ce que le capitalisme peut tirer de la gratuité imposée par cette vision, car si le produit ne se vend plus, il ne reste que le service qui lui devient donc l'élément économique principal. À l'heure où les pays occidentaux sous-traitent leurs productions en Chine, c'est quelque part une aubaine que de remettre au goût du jour l'industrie du service.
Pour moi, il n'y a aucun doute. La culture Geek existe bel et bien et le phénomène culturel Geek est tout aussi présent. Le prochain défi des médias de masse est de réussir à éliminer ou tout du moins de limiter l'entrée de normes et valeurs d'une culture où le partage et l'ouverture sont des mots-clés. Pour le moment, les industries vieillissantes de la culture refusent de voir la réalité en face, mais ils sont devant un nouveau phénomène culturel... entre dématérialisation et service de consommation, de nouvelles valeurs font leur apparition et sont déjà fortement ancrées dans les habitudes. Posséder un CD a de moins en moins de sens et si l'on consomme de la musique et du cinéma on veut le faire par forfait et non par découpage unitaire.
La culture Geek est une culture de consommation de culture a très gros volume. Apprendre, connaître et en voir plus. C'est ainsi. C'est aussi l'image du 21e siècle numérique avec un éclatement des frontières où vivre à 6000 kilomètres n'empêche plus de communiquer. Les normes usuelles sont complètement bouleversées par le phénomène qui prend une ampleur sans précédent et qu'on ne pourra visiblement pas arrêter.
Pour revenir plus directement dans le sujet, la culture Geek existe et perdurera, je crois, sous forme de sous-culture, partageant contenu et valeur avec la culture populaire comme le font très bien les mouvements musicaux depuis toujours. Elle continuera à avoir un ou deux trains d'avance et à surprendre. Peut-être sera-t-elle à nouveau marginalisée, mais elle sera surtout plus acceptée qu'elle ne l'a été les 30 dernières années. Maintenant, c'est à nous, les Geeks, d'assimiler la vulgarisation et la banalisation du terme "Geek", qu'on le veuille ou non...
Sources: