Quand je suis arrivé au Québec il y a maintenant 10 ans (le coup de vieux...), le Manga explosait en France tout en étant pratiquement inexistant au Québec. Aujourd'hui, en 2010, le manga au Québec, c'est 15 ans de retard, un marché embryonnaire et fragile, mais également un nombre important d'opportunités.

J'en discutais avec Benoit Mercier, podcaster des Mystérieux Étonnants et fan de Comics, le Manga (tout comme le Comics) souffre du syndrome du "Geek anal" (expression volée à Benoit). Pour faire simple, cela veut dire que les milieux Manga et Comics sont soumis à une "sectarisation" très forte au sein même des communautés existantes.
Dans les faits existe donc une forme d'élitisme déplacé voulant faire croire que X est un fin connaisseur de Manga et Y un opportuniste ignorant, un culte du "moi je suis meilleur que toi".
Ainsi, vous vous retrouvez avec plusieurs blocs qui, au mieux s'ignorent, et au pire se tirent dessus quand ils le peuvent, le tout dans une ambiance souriante plus ou moins hypocrite. On ne peut pas dire que cela aide à créer un climat sein pour développer quelque chose de durable et de stable.
En fait, ce type de comportement ralentit considérablement l'évolution du média puisque finalement, ce sont plusieurs petites communautés qui font la même chose et elles ne se complètent absolument pas. Le Québec étant ce qu'il est (petit niveau population), les conséquences peuvent être plus importantes que dans un pays comme la France.

Je vous laisse imaginer ce qu'un novice ou un curieux peut ressentir s'il décide de s'investir dans une communauté plus que dans une autre. Devoir faire un choix est tout simplement ridicule.
Le jugement est un peu dur, mais c'est un comportement que j'ai rencontré en France il y a 15 ans environ et qui a diminué avec le temps pour finir par se marginaliser. Les conventions se professionnalisant progressivement, les intérêts convergent vers une certaine unité et une cohérence dans les manifestations liées au Manga. En gros, les communautés européennes semblent être devenues matures.
Le Québec offre différents salons dont 2 se font particulièrement remarquer chaque année.
En premier lieu, nous avons le Comic-con de Montréal, qui, contre toute attente, s'est ouvert au franco-belge mais aussi au Manga, afin de profiter (et aussi promouvoir) de la diversité culturelle offerte par le monde de la bande dessinée.

Cette année aura été une année record où, dans un emplacement pouvant accueillir environ 5000 personnes, c'est plus de 8000 visiteurs qui se sont retrouvés en 48 heures. Le 5 décembre, un mini Comic-con sera organisé et l'on y retrouvera des revendeurs orientés japanimation/manga. Il semblerait donc que le salon s'intéresse de plus en plus au Manga.
Vient ensuite l'Otakuthon, festival consacré au Manga et à l'animation japonaise qui accueille environ le même nombre de visiteurs au Palais des congrès de Montréal durant 3 jours.
Actuellement, on notera la cruelle absence d'auteurs japonais lors de ces salons alors que tous les autres styles trouvent des dizaines d'auteurs à venir chaque année (le Comic-con 2010 était blindé d'auteurs américains, québécois et français).

Les années passent et ces 2 événements grandissent rapidement. Animés par des passionnés, il y a fort à parier que le prochain pas à faire est celui de réussir à déplacer un ou plusieurs auteurs nippons sur le territoire québécois. Cela marquerait un pas de géant pour le Manga au Québec.
Pendant 10 ans, le Marché Clandestin a été l'étendard commercial de la japanimation. La crise a malheureusement eu raison de lui. Le principal problème de ce type de magasin est finalement bien symptomatique de l'état de l'anime au Québec.
D'une part, la plupart de l'animation japonaise circulant en Amérique du Nord est anglophone. D'autre part, le développement du fansub francophone est tel que je ne vois pas comment est-ce que l'on peut espérer vendre un DvD de qualité moyenne en anglais à un prix exorbitant.
À cela se rajoute aujourd'hui une zone de non-droit où les animes étant licenciés pour les territoires francophones européens avec un Québec totalement ignoré. Ici, la licence concerne généralement la langue anglaise. De plus, le zonage tue irrémédiablement l'importation des animes. Comment pouvez-vous espérer diffuser un anime avec un sous-titre français lors d'une projection commerciale ?
Les conséquences peuvent être bien évidemment catastrophiques puisque si quelqu'un veut diffuser professionnellement de l'anime en langue française (projection cinéma), à qui doit-il s'adresser ? Qui va pouvoir lui répondre ? C'est pratiquement impossible à savoir. Le résultat devient alors simple; on se retourne vers le fansub francophone, faute de mieux.

Quant au consommateur, il n'imagine pas une seconde qu'il est un peu le pigeon de l'histoire... Le fansub, ça se télécharge, et faire une soirée entre amis sur un grand écran ce n'est pas compliqué et surtout, c'est gratuit. Par contre, payer pour voir du fansub c'est une autre histoire éthiquement parlant. D'un autre côté, une diffusion lors de festivals ou autre, comment peuvent-ils faire autrement vu l'état du marché ?
Je me demande ce qu'en penseraient les teams fansub si elles savaient que leur travail peut finalement se "vendre", faute de mieux, alors qu'elles se sont engagées dans des politiques strictes de diffusion (arrêt de diffusion lorsqu'une licence en langue française est disponible) afin de promouvoir l'anime.
Commercialement, la japanimation est donc actuellement en très mauvaise posture et ce, malgré un catalogue francophone énorme lié par les zones DvD et les contrats territoriaux de droits. Il faudra que les éditeurs français donnent un coup de pouce pour organiser le développement québécois de la japanimation, sinon, elle n'existera tout simplement jamais dans un cadre grand public.
Mais heureusement, le Manga, quant à lui, commence enfin à trouver sa voie. Le catalogue francophone est colossal et de meilleure qualité que celui des anglophones (comme l'animation en fait).
Contrairement à la France qui a mis 15 ans à développer un marché et un catalogue, le Québec peut se servir et puiser dans ce qui a déjà été fait. C'est ensuite aux commerçants de faire leur part en organisant des événements de qualité via leur enseigne et via les événements qui existent déjà (je pense ici aux salons bien évidemment).
On pourra remarquer le Manga-Thé qui a pu servir de décor à une chaîne de TV, être interviewé lors de l'Otakuthon ou encore à la radio lors d'une émission. C'est un bon début mais ce n'est pas suffisant car au Québec, les stéréotypes ont la vie la dure et les gens pensent qu'en anglais c'est mieux, et plus grave, que le Manga se résume à un torchon bourré de violence et de petites culottes pour adolescents .
Ce sera donc le travail des magasins spécialisés de créer le buzz autour du Manga et il y a fort à faire ! Il y a en réalité toute une éducation du public à entreprendre.
Le Québec est dans une situation paradoxale. D'un côté, le climat autour du Manga et de la japanimation a 15 ans de retard et de l'autre le potentiel de développement du média dispose d'un catalogue francophone monstrueux. L'animation ne pourra clairement jamais se développer à cause des pratiques nécessaires à sa diffusion en français et bien entendu, à cause de l'absence de distributeurs de zone 1 francophones.
Pour espérer un développement durable du Manga et de l'animation, il faudra compter sur des manifestations généralistes comme le Comic-con de Montréal et sur des commerces spécialisés. Sans cette coopération, je ne vois pas trop comment le Manga pourra émerger de manière durable.
En tout cas, c'est intéressant de voir à nouveau ce marché se développer... Reste à voir s'il pourra s'imposer comme il l'a fait en Europe.