La France est le 2e pays consommateur de Manga après le Japon lui-même. Tout a commencé avec l'animation Japonaise diffusée par le Club Dorothée dans les années 80 et dont le succès n'a fait que croître au cours des années, et ce, malgré une farouche opposition générationnelle qui semblait ne pas apprécier cette évolution pour des raisons toutes plus farfelues les unes que les autres et sur lesquelles il ne fera pas de mal de revenir.

Le Club Dorothée c'était quelque chose ! Ceux l'ayant connu s'en rappellent encore avec émoi. On peut reprocher à la chaîne et à l'émission d'avoir laissé passer des épisodes tranchés à la hache mais Dorothée a su marquer toute une génération et fut l'un des acteurs majeurs de la culture manga en France. Rappelez-vous de Goldorak, Albator, Astro le petit robot, les chevaliers du zodiaque, Nicky Larson, Ranma 1/2, les merveilleuses cités d'or et encore une bonne quinzaine de titres. Il y en avait pour tous les goûts.
Au départ, les animes diffusés passèrent plutôt inaperçus et des séries comme Candy, Tom Sawyer ou même Albator ne choquaient personne. C'est à la fin des années 80 que la moutarde commença à monter au nez d'une génération dépassée.
En effet, sans le savoir, le Club Dorothée se préparait à donner des armes à l'association "Familles de France" et à Ségolène Royal qui tentèrent de réduire la diffusion de l'animation japonaise à néant en mettant l'accent sur la violence dans les animes diffusés à l'époque. En ligne de mire, nous avions donc notamment Les Chevaliers du Zodiaque mais aussi et surtout Ken le survivant qui créa un précédent.
Déjà qu'en 1987, les Chevaliers du Zodiaque créèrent une levée de boucliers à cause de la violence et des combats omniprésents, Ken le Survivant enfonça définitivement le clou un an plus tard.
Dans un premier temps, les doubleurs eux-mêmes critiquèrent la série en la réduisant à une oeuvre "nazie" à cause de sa violence. Ils refusèrent de le doubler sauf si on les laissait faire ce qu'ils voulaient.
Malheureusement pour les puristes, on les laissa faire. C'est ainsi que les dialogues de Ken devinrent rapidement du grand n'importe quoi et les expressions débiles de type « Hokuto de cuisine ! » ou « Nanto de fourrure ! » furent légion (et cultes pour certaines).
Le théâtre des opposants à l'animation japonaise pouvait donc commencer et rien de mieux qu'un livre pour marquer les pensées !
À travers son livre, Mme Royal se contente de faire de l'animation japonaise un cliché qui lui colle encore (un peu) à la peau aujourd'hui. On peut citer par exemple cet extrait :
« Le raffinement et la diversité dans les façons de tuer (explosions, lasers, commande à distance, électrocutions, animaux télécommandés, gadgets divers...) se sont accompagnés d’un appauvrissement des caractères, d’une uniformisation des héros, dont la seule personnalité se réduit à la quantité de cadavres alignés, ou à la couleur de la panoplie du parfait petit combattant de l’espace. »
Ce livre d'une rare médiocrité sera la nouvelle bible des anti-tout-ce-qui-provient-culturellement-du-Japon et des démagogues de tout poil. Le Club Dorothée quant à lui sera la cible privilégiée à abattre, mais heureusement pour nous, ne cèdera pas sous la pression, bien au contraire, car ce que n'avaient pas prévus Ségolène et ses amis, c'était que les éditeurs allaient aussi publier des Mangas puisque, après tout, l'animation, ça marchait.
Dragon Ball avait entamé un virage important pour la culture Manga puisque l'anime cartonnait comme jamais et Akira avait su captiver un public déjà fortement influencé par Goldorak et Albator. C'était donc une très bonne période pour tenter de proposer autre chose que de l'anime. Le public était mûr, plus qu'à le cueillir.
C'est en 1993-94 que Glénat commença à s'intéresser à un certain "Masamune Shirow" dont l'oeuvre était devenue culte au Japon. Pour tester le marché Français, Glénat sortit Appleseed en format franco-belge noir et blanc et bien entendu, dans le sens de lecture occidental. Au vu du succès du titre, les mangas s'alignèrent et certains devinrent des références sur le marché français très rapidement (Gunnm notamment).
Ségolène et ses amis pouvaient penser ce qu'ils voulaient, mais la culture manga avait imprégné toute une génération et la seconde commençait déjà à arriver. La première avait été "formée" à l'animation, la seconde le sera au manga. Peu importe les avertissements injustifiés d'une classe politique dépassée, le Manga devenait un trait culturel d'une bonne partie de la jeunesse française.
Le boom manga du début des années 2000 vit aussi bien l'animation que les éditions livres exploser. Tout sortait, le bon comme le mauvais, à tel point que les Français rattrapaient leur retard sur les oeuvres japonaises. Ainsi, certains titres sont disponibles quelques mois après leur homologue japonais sur le territoire.
Le début 2000 marque aussi un autre tournant, celui du respect de l'œuvre originale. Outre les traductions de qualité, le sens de lecture est respecté ce qui permet notamment de minimiser les coûts de production et donc de vendre les livres moins chers et d'en vendre finalement plus. Les boutiques spécialisées vont apparaître un peu partout, d'abord à Paris, puis en Province ; le Manga est partout !
Le sectarisme de Ségolène aurait pu s'arrêter après une telle défaite, mais non... Lors d'un voyage au Japon, la dame trouva le moyen de dénoncer le manga sur... le territoire japonais. En effet, lors d'un entretien avec la présidente du parti social-démocrate, Mme Fukushima, Mme Royal lui a demandé si la condition de la femme au Japon n'était pas dûe au manga et à l'animation où les femmes étaient (accrochez-vous pour la suite) torturées...
Que dire à part, "pourquoi tant d'incompétence et d'ignorance ?". En plus d'être politiquement déplacé, ses propos datent d'un autre temps et font preuve d'une ignorance totale de la culture manga. En fait, la Royal base sa question sur son livre de 89 où elle écrivait que les femmes n'étaient, pour résumer, que des subalternes bonnes à servir de victimes.
Mais pour ceux qui pensaient que le Manga était enfin reconnu comme un art au même titre que la bande dessinée conventionnelle, il reste encore quelques opposants bien imbibés qui ne se gênent pas pour critiquer une culture devenue celle de leurs enfants.
On notera l'intervention de Eric Zemmour traitant le manga de "merde infâme avec trois mots de vocabulaire" faisant preuve, une fois de plus, d'un manque de connaissances total sur le sujet. D'un côté, il critique les mangas et l'animation, et de l'autre il trouve le moyen de dire que Candy n'était pas un manga... C'est dommage parce que les Japonais eux-mêmes seraient très déçus d'apprendre que leur Candy n'est pas un shôjo de leur cru.
L'animation japonaise subit toujours quelques critiques (notamment à cause du passé et de la qualité des animes en 5 images par secondes sous-traités à des Coréens et des Chinois) tout comme le manga, mais la production est telle qu'aujourd'hui les défenseurs de cette culture ont de nombreuses armes à portée de main.
Il suffit de brandir un exemplaire de Monster ou de Pluto pour montrer l'intelligence d'un scénario de bande dessinée japonaise, ou encore de conseiller les gouttes de dieu à un sceptique pour lever tout doute sur la qualité d'un manga. De bons titres sans violence, il y en a des centaines, tout comme de bons titres avec violence.
De plus, à choisir, je préfère voir mes enfants captivés devant Albator ou les merveilleuses cités d'or plutôt qu'abrutis devant les Teletubbies. Pour un prochain article, je vous proposerai quelque chose sur le Manga au Québec qui lui a 15 ans de retard...